CULTURE ET LOISIRS Accueil > Culture et loisirs > Archéologie
 Archéologie

Afghanistan : comment travaillent les archéologues

- La rivière Balkh Ab, au sud de Bactres, sur l'antique route reliant la région à l'Inde - Photo DAFA -
Cliquez ici pour voir en grand
La rivière Balkh Ab, au sud de Bactres, sur l'antique route reliant la région à l'Inde - Photo DAFA
Malgré la guerre, des archéologues français continuent à fouiller certains sites

La Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA), présente dans le pays depuis 1922, a repris ses missions en 2002 après le renversement des talibans et 20 ans d’absence.

Aujourd’hui, les combats ont lieu dans les régions du sud et de l’est. Tandis que les fouilles se déroulent dans le nord et le centre.

Rencontre avec Roland Besenval, directeur de recherche au CNRS et directeur de la DAFA. Celui-ci évoque la très difficile situation de l'Afghanistan, raconte les conditions de travail des archéologues français et les pillages qui continuent à s'attaquer aux sites, il parle des récentes et très riches découvertes...

Laurent Ribadeau Dumas
Publié le 22/08 à 10:17
L'interview de Roland Besenval
- Roland Besenval sur le terrain en Afghanistan - Photo DAFA -
Cliquez ici pour voir en grand

En France, quand les médias évoquent l’Afghanistan, ils ne parlent que d’attentats, et de combats entre talibans et militaires occidentaux de l’ISAF. Cela paraît alors assez surréaliste de voir que des fouilles archéologiques se déroulent dans un pays en guerre. Qu’en est-il exactement ? 

C’est une vue parisienne des choses ! L’Afghanistan n’est pas un vaste champ de bataille. Des combats, il y en a effectivement dans le sud et dans l’est. De leur côté, le nord et le centre sont des régions relativement sures et l’on peut y mener des fouilles. Evidemment, même dans ces régions, il y a du banditisme, comme il y en a toujours eu. Stûpa (monument bouddhique) dans la région de Balkh (Bactres) (photo DAFA)On n’est pas non plus à l’abri d’un coup fourré taliban. Mais d’une manière générale, le problème de la sécurité est mal perçu de Paris. On globalise trop les choses. 

Les archéologues de la DAFA n’ont jamais été menacés ?

Depuis 2002, nous n’avons fermé qu’un seul chantier, celui d’Al Ghata au sud-ouest de Kaboul. En 2005, la situation y était encore stable, il n’y avait pas de problème de sécurité. Puis nous avons vu les choses se dégrader. Les ouvriers travaillant sur ce chantier nous ont eux-mêmes demandé de ne pas revenir. Nous avons réfléchi à la possibilité de nous entendre avec des groupes talibans. Mais un accord avec un groupe ne veut pas dire qu’un autre le respectera. Nous avons donc renoncé à cette idée. Par la suite, les talibans ont installé des obus piégés qui n’ont pas fonctionné. Puis ils ont attaqué le site. Heureusement, nous étions déjà partis. 

Dans d’autres régions, les fouilles peuvent donc continuer… 

Tout à fait. Il faut voir qu’en général, nous sommes installés là depuis longtemps. Nous sommes en relation avec les autorités locales. Nous avons aussi tout un réseau d’amis, de relations

Roland Besenval discutant avec des Afghans (photo DAFA)


professionnelles. Le bouche-à-oreille fonctionne, nous sommes connus. S’il y a un risque quelconque, on nous prévient tout de suite. On peut nous dire si tel secteur est calme ou non. Par ailleurs, avant d’ouvrir un chantier, nous prenons contact avec les notables, nous faisons la tournée des mollahs. Nous sommes toujours reçus avec gentillesse. 

De plus, nous nous efforçons d’aider les habitants. Sur un chantier comme celui de Bactres [nord du pays, NDLR], nous avons embauché une centaine d’ouvriers au tarif local en prenant bien soin de le faire dans les villages les plus pauvres. Nous avons financé la construction d’une école de 600 élèves. Dans la région, nous intervenons pour la restauration de la mosquée de Hadji Piyada, datant de la première moitié du IXe siècle, unique en Afghanistan.  

Colonne en stuc de la mosquée de Hadji Piyada (près de Balkh), datant du IXe siècle de notre ère. Photo DAFA


Il faut voir que la population est submergée de promesses qui ne sont pas forcément tenues. Là, ils voient des choses qui se concrétisent. Et ils apprécient. Evidemment, la construction d’une école, la restauration d’une mosquée nous obligent à faire appel à du mécénat. Nous n’étions pas habitués. Il a bien fallu se lancer !

Vous ne vous connaissez pas d’ennemis ?

Certains pilleurs à qui nous faisions concurrence ont répandu sur nous de fausses accusations. Mais d’une manière générale, les gens connaissent notre travail. Ils savent que les archéologues ne sont pas des voleurs et que toutes les pièces découvertes sont remises au gouvernement afghan. Cela les rassure. 

Vous évoquez le pillage. Qu’en est-il exactement ?

Pilleurs à l'oeuvre dans la région de Balkh (nord de l'Afghanistan) (Photo DAFA)En général, nous travaillons dans des lieux qui ont déjà été pillés. De grosses opérations de pillage ont visé les grands sites au début des années 90, à l’époque des commandants, donc avant l’arrivée des talibans. Le phénomène a alors été pratiqué sur une échelle considérable, au-delà de ce qu’on peut imaginer, de manière bien pire que quand je venais dans les années 70. Aujourd’hui, les voleurs poursuivent leurs actions, mais sur de multiples petits sites. Pour la petite histoire, l’un des commandants que j’évoquais à l’instant est devenu l’un de nos contremaîtres !  

Quelle est la cause du phénomène ? 

La guerre, bien sûr, et l’éclatement de l’Etat qui a suivi.

Et qui sont les pilleurs ? 

On en trouve partout. Ce sont des gens qui vous tiennent toujours le même discours : "Je n’ai pas de travail, j’ai besoin de manger". Ce qui est d’ailleurs vrai la plupart du temps. La ville haute de Balkh, la Bactres antique (nord de l'Afghanistan). Le site se caractérise par plusieurs niveaux archéologiques, dont la période grecque (photo DAFA)Le pillage relève de l’économie de la misère. Ce ne sont pas ces petits fouilleurs qui font de grands profits. Et ce ne sont d’ailleurs pas forcément les Afghans qui sont responsables du phénomène. Mais le marché international. Tout part à l’étranger, éventuellement par les mêmes filières que celles de la drogue pour ensuite rejoindre des collections particulières. Car les musées publics n’achètent plus.

Les pillages épargnent-ils les sites islamiques ? 

La priorité des voleurs, ce sont les cimetières et les objets qu’ils contiennent. Mais d’une manière générale, ils visent tous les sites, qu’ils soient ou non islamiques. Résultat, on se trouve face à un massacre scientifique : quand un lieu archéologique est pillé, la plupart des informations scientifiques sont détruites. Un site archéologique du nord de l'Afghanistan passé au crible par des pilleurs(photo DAFA)On voit ainsi disparaître l’histoire de régions entières. C’est un drame total ! Voir des structures éventrées, du matériel archéologique écrasé est à chaque fois désespérant. Comme d’ailleurs de voir des statues du musée de Kaboul dont le visage a été éclaté à coups de masse par les talibans. Il faut donc apprendre à se blinder et apprendre à faire avec ce qu’il reste. Même si c’est dur… 

Y a-t-il une solution à tous ces problèmes ?

Tant que la sécurité ne sera pas revenue, on ne pourra rien faire. Mais la solution passe aussi par l’éducation de la population et par la formation d’une nouvelle génération d’archéologues afghans qui n’ont pas connu le pays avant la guerre. Un pays coupé pendant des décennies de la recherche et de l’évolution de la discipline. La formation est l’une des principales missions de la DAFA, à côté des opérations de fouilles, de la protection des sites et de celle des objets archéologiques. 

Malheureusement, nous manquons de moyens. De plus, il nous faut du temps. Ouvriers à Tepe Zargaran, à l’est de la bourgade actuelle de Balkh (Bactres), dégageant des chapiteaux grecs (photo DAFA)Il faut voir que la formation d’un seul archéologue requiert cinq ans en moyenne. Combien de sites intacts restera-t-il alors à fouiller dans l’avenir ? C’est véritablement une course contre la montre !

Avez-vous quand même des motifs de satisfaction ?

Jusque là, je ne vous ai dépeint que le côté sombre de notre mission… Car dans le même temps, les résultats de nos recherches sont à la hauteur de nos déceptions concernant la destruction du patrimoine. D’autant que toutes nos activités se font en parfaite
harmonie avec les autorités et nos collèges afghans. Rien qu’en 2007, nous avons découvert une quarantaine de nouveaux sites, dont plusieurs de la période achéménide [perse, NDLR] datés du VIe au IVe siècle avant notre ère. Tous ces sites prouvent la densité de l’occupation humaine dans le nord de l’Afghanistan. Des découvertes qui sont les bienvenues sans un contexte pas toujours facile !

Stèle provenant du site pré-islamique de Tepe Zargaran près de Balkh (nord de l'Afghanistan) (Photo DAFA)

L'archéologie française en Afghanistan
- Statuette de bouquetin directement influencée par l'art perse; site de Tillia Tepe; Ier siècle ap. J.-C. - Thierry Olivier - musée Guimet -
Cliquez ici pour voir en grand

En 1919 monte sur le trône d’Afghanistan l’émir Amanullah Kalakani Shah, réputé plus "moderniste" que ses prédécesseurs. La même année est fondé le musée de Kaboul. Méfiant vis-à-vis de l’ancien colonisateur britannique, le nouveau souverain décide de faire appel à la France pour mettre en valeur le patrimoine archéologique de son pays.





Pendeloques représentant un souverain et des dragons; or, turquoise, grenats, lapis-lazuli; Tillia Tepe (Thierry Ollivier - musée Guimet)C’est ainsi qu’est signé en 1922 une convention établissant la Délégation archéologique française en Afghanistan. Laquelle convention accorde à la DAFA l’exclusivité des fouilles sur tout le territoire du pays et la répartition des découvertes à parts égales entre les deux capitales.

A partir de 1924, le premier directeur de la Délégation, Alfred Foucher, un universitaire spécialiste de l’Inde, va notamment fouiller sur le territoire de la bourgade de Balkh. Celui-ci est le site de l’ancienne et mythique Bactres. Une cité implantée sur la route de la Soie où aurait pu naître Zarathoustra et qui aurait été la capitale des souverains "gréco-bactriens", descendants des Grecs d’Alexandre de Macédoine. L’archéologue espère y rencontrer des preuves de la présence grecque. Mais il ne trouve rien, évoquant le "mirage bactrien".

Son successeur, Joseph Hackin, conservateur à Guimet, établit le relevé des principales antiquités bouddhiques de la vallée de Bamiyan, au cours de cinq longues campagnes de fouilles. Il découvre aussi le fabuleux trésor de Begram, composé de milliers de pièces datées du Ie et IIIe siècles de notre ère.

Sur le site d'Aï-Khanoum dans le nord de l'Afghanistan aujourd'hui (photo DAFA)


La DAFA ferme ses portes pendant la Seconde guerre mondiale. Elle les rouvre en 1945. Son nouveau directeur est alors Daniel Schlumberger, ancien des Forces françaises libres. C’est lui qui va convaincre les autorités afghanes de le laisser fouiller le site d’Aï-Khanoum, zone militairement sensible à la frontière du Tadjikistan,
alors soviétique. Les recherches débutent en 1965. Plus grosse opération menée par la DAFA, elles seront interrompues en 1978 par le coup d’Etat communiste, prélude à l’invasion soviétique l’année suivante. "Il me paraît hors de doute que nous avons trouvé, pour la première fois, une ville grecque, proprement grecque d’Asie centrale", écrit Daniel Schlumberger en 1965.

En 1982, la DAFA est contrainte de suspendre ses activités. En 2002, elle est de retour en Afghanistan, Ouvriers travaillant sur le site de Tillia Zargaran, près de Balkh (nord de l'Afghanistan) (photo DAFA)à la suite de l’intervention américaine et du départ des talibans. Roland Besenval en est nommé directeur.

Aujourd’hui, la Délégation appartient au réseau des 27 instituts de recherche français à l'étranger. Sa première mission est de "développer la connaissance du riche passé de l'Afghanistan dans le cadre d'opérations archéologiques franco-afghanes", explique son site internet. Opérations qui "consistent en la poursuite de l'inventaire des vestiges archéologiques (prospections, relevés, etc.) ainsi que la conduite de fouilles archéologiques dans le cadre de programmes scientifiques bien définis ou d'impératifs de sauvetages essentiellement liés aux pillages intensifs des sites".

Outre Roland Besenval, la DAFA comprend deux autres archéologues français: un secrétaire scientifique et un secrétaire général. "Chacun suit les dossiers de l’autre", explique le directeur. Un Afghan est assistant administratif et bibliothécaire.

Tête d'homme; site grec d'Aï-Khanoum; 3e siècle avant J.-C. Thierry Ollivier - musée Guimet

 sommaire
  L'interview de Roland Besenval
  L'archéologie française en Afghanistan