Accueil > Culture et loisirs > Livres > Livres

"Les Américains à Bagdad": chronique d'un désastre

- "Dans la zone verte. Les Américains à Bagdad" Rajiv Chandrasekaran  - Editions de l'Olivier -
Cliquez ici pour voir en grand
"Dans la zone verte. Les Américains à Bagdad" Rajiv Chandrasekaran - Editions de l'Olivier
Comment l'Irak fut-il géré par les Américains, dans l'année qui suivit la guerre voulue par George Bush ?

Absurdement. Telle est la principale conclusion que l'on tire de l'indispensable essai du correspondant du Washington Post à Bagdad en 2003 et 2004, Rajiv Chandrasekaran.

"Dans la zone verte. Les Américains à Bagdad" est le récit atterrant d'une suite de décisions prises par des Américains idéologues et coupés de la réalité irakienne.

L'échec était écrit. Il est ici décrit. La guerre est déclenchée le 19 mars 2003. Moins de trois semaines plus tard, Bagdad tombe aux mains de la coalition menée par l'armée américaine. Jusque là tout va bien :  les Américains crient victoire et, le 1er mai 2003, à quelques encâblures de San Diego, George Bush proclame : "mission accomplie". 

Le 6 mai 2003,  le président américain nomme Paul Bremer à la tête de la CPA (Autorité provisoire de la coalition, qui servira de gouvernement à l'Irak occupé). Le 11 mai 2003, le  "vice-roi" d'Irak arrive à Bagdad, avec deux idées en tête (celles des néo-conservateurs américains) : il faut imposer la démocratie. Et l'économie de marché. Très vite. Tout le camp Bush en est alors persuadé : l'Irak sera le laboratoire et le modèle du Moyen-Orient, une petite Amérique orientale qui entraînera les pays voisins dans son sillage.

Travailleur acharné, Paul Bremer se met immédiatement à l'ouvrage sans tenir compte des multiples mises en garde du département d'Etat (le ministère américain des affaires étrangères). Car l'Autorité provisoire de la coalition, qui dépend du Pentagone, n'a que mépris pour les conseils de prudence des diplomates. Et elle n'en tiendra jamais compte.

La CPA commence par recruter. Critères privilégiés pour travailler avec l'autorité provisoire de coalition, qui gouverna l'Irak sous la houlette de Paul Bremer jusqu'à ce que le relais soit passé aux Irakiens ? D'abord et avant tout, la loyauté envers les Républicains. La compétence était une qualité accessoire et parfois nuisible. L'usage de la langue arabe, totalement superflu.

Comment créer des dizaines de milliers d'insurgés ...
Première décision de Paul Bremer : "débaasifier" (le Baas était le parti de Saddam Hussein) la société irakienne. Des milliers de cadres et d'employés sont licenciés des  ministères, de l'administration et de l'enseignement parce qu'ils avaient adhéré au parti Baas. Or, cette adhésion était quasi-obligatoire, du temps de Saddam Hussein,  pour travailler comme fonctionnaire. Un diplomate avertit Bremer : "vous allez contraindre 50.000 baasistes à plonger dans la clandestinité avant la tombée du jour. Ne faites pas ça". L'avertissement fut superbement ignoré.

Le deuxième décret officiel est tout aussi catastrophique : "Onze jours après son arrivée en Irak", Paul Bremer publiait un texte "qui dissolvait non seulement l'armée de terre, mais aussi l'aviation, la marine, le ministère de la défense et les renseignements irakiens. D'un trait de plume, Bremer levait contre les Etats-Unis des légions de nouveaux ennemis",  écrit Rajiv Chandrasekaran.

Au coeur de la "bulle", l'édification d'un pays idéal qui n'existera jamais 
La machine infernale est lancée, elle ne s'arrêtera plus. Alors que l'Irak se délite, manque de tout -énergie, médicaments...- et que la violence s'accroît, Paul Bremer couche sur le papier, dans sa bulle, au coeur de la "zone verte" (cette zone protégée par de hauts murs où résidaient les officiels américains, dans l'ancien palais de Saddam Hussein) son plan pour un Irak idéal, petit frère des Etats-Unis, démocratique, adepte de l'économie libérale, entièrement doté d'Internet sans fil et prêt à intégrer l'OMC.

C'est le 26 octobre 2003, raconte le journaliste du Washington Post, que les tirs de roquette sur l'hôtel Al Rashid, au coeur de la cité d'émeraude (l'autre nom de la zone verte), font voler en éclat quelques-unes des  illusions de Paul Bremer et réduisent à néant les discours officiels faisant état de l'amélioration de la sécurité en Irak. Ce qui n'empêche pas l'Autorité provisoire de coalition de poursuivre ses délires. Loin de s'inquiéter du désastre hospitalier, de l'afflux des blessés par mort violente et de la montée des maladies infantiles,  le responsable de l'équipe de santé de la CPA s'occupe en priorité de mettre en place...une campagne sur les dangers du tabac, et une franchise médicale, pour réduire les frais médicaux d'un pays sanitairement sinistré.

Quelques semaines avant que l'autorité provisoire de coalition ne cède la place, en juin 2004, à un gouvernement irakien, les néo-conservateurs du Pentagone continuaient encore à plancher sur une libéralisation à marches forcées de la société irakienne. On les voit - entre autres exemples - étudier la possibilité de remplacer la distribution de rations alimentaires par des cartes de crédit, alors qu'il était impossible de faire fonctionner les terminaux adéquats dans un pays où l'électricité était coupée plusieurs heures par jour.

CPA : "catastrophe politique annoncée"
Tant de déconnexion avec la réalité fut l'objet, raconte Chandrasekaran, d'innombrables blagues de la part de l'armée. "Le sigle CPA, plaisantent-ils , veut dire : catastrophe politique annoncée". Ou encore "derrière la table est fixé un tableau blanc sur lequel les marines laissent des carictures. Un jour, quelqu'un y a dessiné une pierre tombale portant l'inscription SENS COMMUN, avec en guise d'épitaphe : "Tué par la CPA". Le 28 juin 2004 , Paul Bremer quittait l'Irak, persuadé que le pays avait changé "en mieux". "Parmi ses plus grandes réussites,il cite l'abaissement de la pression fiscale, la libéralisation des lois sur les investissements étrangers et la réduction des taxes à l'importation". La multiplication des attentats, l'insécurité croissante et le chaos dans lequel est plongé le pays ne figure pas dans le bilan.

Si ce livre constitue un réquisitoire implacale, c'est justement parce qu'il n'est pas un réquisitoire. Juste un récit. Qui serait souvent burlesque s'il n'avait des conséquences tragiques. On y croise des fous furieux, mais aussi des gens honnêtes, convaincus de leur mission. On y assiste à un mariage et à plusieurs enterrements. A des assassinats de chats sur ordre de la société Halliburton. On y voit, sous la plume d'un journaliste ouvert et curieux, des héros, mais aussi des gens ordinaires, souvent volontaires et parfois égarés sous le ciel de Bagdad. On comprend surtout, au jour le jour, le fatal enchaînement d'un désastre annoncé.

-> "Dans la zone verte. Les Américains à Bagdad" Rajiv Chandrasekaran. (éditions de L'Olivier, 389 pages).

Anne BRIGAUDEAU
Publié le 28/05 à 23:19
  Info livre
 Rufin : "sans humanité, l'écologie peut déraper"
 Manifeste du surréalisme:le manuscrit vendu
 Luc Delisse ouvre le dossier belge
 "Les Américains à Bagdad": chronique d'un désastre
 Larousse s'attaque à Wikipedia
 Le scotchant "Millenium" cartonne en librairie
 "Etonnants voyageurs" à Saint-Malo
 "Millenium" porté à l'écran
 La mort de Frédéric Fajardie, maître du roman noir
 Salon du Livre de Turin : ouverture sous tension