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Note d’intention de l'auteur, Alexandre Valenti

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Note d’intention de l'auteur, Alexandre Valenti

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L'auteur Alexandre Valenti a suivi Francesco Lotoro dans sa quête à travers le monde. Il évoque son documentaire, construit à la manière d'un road-movie. 

À Barletta, petite ville du sud de l’Italie, Francesco Lotoro, « Il Maestro » un pianiste hors norme, poursuit une quête aussi colossale que vertigineuse qui ne cesse de nous étonner : il veut retrouver toute la musique composée dans les camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale. Partitions parfois inachevées ou parcellaires, symphonies, opéras, chansons folk, chœurs religieux mais aussi swings ou musique tzigane… C’est la musique de prisonniers qui n’ont jamais renoncé à leur liberté créatrice. Avec dix mille partitions retrouvées et recensées durant trente années de recherches, « le maestro » veut faire vivre cette musique écrite là où la mort était la compagne de chaque jour, là où la vie ne tenait qu’à un fil, là où la création artistique était un ultime acte de résistance. Cette musique fut écrite clandestinement par des femmes, des hommes, des prisonniers de toutes origines, de toutes religions pendant l’une des périodes les plus sombres de l’histoire de l’humanité, entre 1933 et 1946. Telle une énigme à dévoiler, la traque du mélomane prend sens dans cette musique retrouvée. À la manière d’un road-movie, ce film documentaire est un voyage vertigineux. Un voyage dans le temps où passé, présent et futur se conjuguent dans son bureau, point d’ancrage de tous ses voyages, de toutes ses découvertes. C’est ici que Francesco donne sens à une mémoire universelle et rend vivant le dernier soupir créateur de ces hommes et de ces femmes que la folie meurtrière des geôliers des camps de la mort avait emporté.

Ses recherches débutent à Prague, dans des camps comme celui de Terezin où ont été enfermés les plus grands compositeurs tchèques de l’entre-deux-guerres tels que Gideon Klein, Hans Krasa, Pavel Haas ou Viktor Ullmann qui finiront dans les chambres à gaz du IIIe Reich. Il rencontre Alexander Tamir qui, dans le ghetto de Vilnius à 11 ans, compose la chanson « Shtiler, shtiler », et pour qui la musique, même si elle n’empêchait pas les gens de mourir, pouvait les rendre plus forts. Un autre compositeur, Rudolf Karel qui mourut à Theresienstadt, composa le « Nonet » en écrivant sur des feuilles de papier hygiénique avec du charbon que l'on lui donnait pour soigner sa dysenterie. Déportés, enfermés… ces compositeurs et ces musiciens, continuèrent d’écrire des partitions, des chansons, dans un dernier souffle de vie et de résistance face à l’inhumain. Nous suivons Francesco à Paris, à Rio, à Cracovie, à la recherche des derniers musiciens des camps ou de leur famille.

Il exhume de l’appartement parisien de Wally Karveno, née à Berlin et déportée au camp de Gurs dans le sud-ouest, l’original d’un « Concertino pour orchestre de chambre » qui n’a jamais été interprété et qu’il va reconstituer, retranscrire et déchiffrer avec la complicité de la vieille dame centenaire. Dans un village au fin fond de la Slovaquie, il enregistre les chants tziganes qui évoquent encore la mémoire de ce peuple meurtri dans les camps d’extermination nazis. Plongé dans une mission solitaire à la portée universelle, Francesco Lotoro réveille ainsi un pan entier de l’histoire de la musique, jusqu’ici passé sous silence. Une musique pour laquelle il veut se battre, afin qu’elle soit considérée comme un patrimoine de l’humanité, qu’elle soit protégée, classée, comprise, échangée, et jouée dans les théâtres et dans les rues du monde entier.

Alexandre Valenti

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