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Suez 1956

Publié le 30/10 à 13:25
Le 29 octobre 1956, les forces israéliennes envahissent le Sinaï. C'est le début de la crise de Suez
- L'intervention militaire franco-britannique contre l'Egypte le 5 novembre 1956 - AFP -
L'intervention militaire franco-britannique contre l'Egypte le 5 novembre 1956 - AFP
S’appuyant sur l’action israélienne, deux jours plus tard, les troupes anglaises et françaises bombardent des objectifs égyptiens avant de débarquer.   Paris et Londres n’ont pas accepté la nationalisation du canal de Suez par Nasser et son soutien au FLN algérien. Condamnés par les USA et l'URSS, Paris et Londres doivent se replier.
 Au sommaire
  La nationalisation du Canal de Suez
  Le plan franco-anglais
  Le film des événements
  Et pendant ce temps là à Budapest
La nationalisation du Canal de Suez

La nationalisation du canal de Suez, le 26 juillet 1956, intervint dans un climat tendu au Nasser annonçant la nationalisation du canal (juillet 1956) AFPProche-Orient. La réaction de la France et de l'Angleterre, actionnaires du canal, ne se fit pas attendre.

« Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l'Égypte. La Compagnie est une société anonyme égyptienne, et le canal a été creusé par 120 000 Égyptiens, qui ont trouvé la mort durant l'exécution des travaux », affirma Nasser le 26 juillet en décidant la nationalisation du canal.

Le canal de suez a été ouvert en 1869. Il a été financé par la France et le gouvernement égyptien. Le Royaume-Uni racheta ensuite la part de l'Égypte dans le canal. A l'indépendance de l'Inde, le poids stratégique du canal change : il n'est plus le point de passage capital entre le Royaume-Uni et son Empire. En revanche, le canal devient pour un temps un point de passage stratégique pour le pétrole.

Les origines du conflit remontent à 1952, date du renversement de la monarchie de Farouk Ier par des officiers de l'armée égyptienne. Cette révolution à la fois sociale et nationale abolit la monarchie en Égypte et s'efforce de lutter contre l'impérialisme étranger. Le nouveau gouvernement abandonne les clauses de coopération avec les forces européennes et adopte une tendance nationaliste et autoritaire. Le nationalisme arabe est né.

Désireux de moderniser son pays, Nasser veut construire un énorme barrage à Assouan destiné à accroître massivement les surfaces cultivées et à fournir de l’énergie. Washington refuse de financer le projet. La nationalisation du canal devient un moyen pour Le Caire de financer cet ouvrage pharaonique avant que les soviétiques deviennent l'allié exclusif de Nasser.

La décision économico-politique de Nasser provoque de vives réactions à Londres et à Paris (pour des raisons financières notamment mais pas seulement) et intervient dans un climat tendu au Proche-Orient où les plaies de la création d’Israël sont loin d’être fermées.  

La nationalisation d'un ouvrage qui historiquement symbolise l'ex toute puissance de la France et du Royaume-Uni s’ajoute à une série d’éléments qui suscitent la colère d’Israël, de Londres et de Paris. Le Caire a acheté en 1955 des armes soviétiques donnant des arguments aux partisans d’une guerre préventive en Israël. En plus de la perte du canal, Londres n’apprécie pas de voir son influence régionale concurrencée par celle du nationalisme arabe et Paris voit d’un très mauvais œil le soutien du Caire aux nationalistes algériens.

Au cours de 1956, la tension s'accroît entre Israël et l'Égypte: accrochages, blocus du Golfe d'Aqaba.

La France du socialiste Guy Mollet, déjà empêtré dans le conflit algérien, accélère ses livraisons d'armes à l'État hébreu (armé par la France jusqu'à 1967 et l'embargo décidé par le général de Gaulle). Eden, le premier ministre conservateur anglais veut se débarrasser de Nasser. Côté israélien, Ben Gourion déclare le 17 octobre : "le principal danger provient du dictateur égyptien qui domine les autres États arabes et ne se lasse pas de proclamer son intention de détruire Israël".

Paris et Londres tentent alors de convaincre leurs opinions publiques de la nécessité d'une guerre contre l'Égypte. Ils font pour cela appel au patriotisme hérité de la Seconde Guerre mondiale en comparant la nationalisation du canal par Nasser au nationalisme de Mussolini et d'Hitler vingt ans auparavant, n’hésitant pas à faire un parallèle entre la nationalisation du canal et Munich. A Paris, l'opération guerrière de Guy Mollet sera largement approuvé par la chambre à l'exception de quelques voix (PC, Mendès France).

Le plan franco-anglais
- Guy Mollet et Anthony Eden à Paris le 31 octobre 1956 - AFP -

Un scénario est mijoté en grand secret par la France, la Grande-Bretagne et Israël. Lors d'une réunion à Sèvres (près de Paris) un accord secret est signé le 24 octobre 1956 entre Paris, Londres et Israël. L’idée pour Paris et Londres est d’apparaître comme une force de paix pour garantir la circulation sur le canal de Suez une fois qu’une guerre aura éclaté entre Israël et l’Egypte.

Israël est à cette époque très proche de la France. Travaillistes et socialistes français collaborent sur le plan militaire et la France aurait aidé Israël dans le domaine nucléaire. De plus après l'indépendance de la Syrie, Israël est devenu le pays le plus proche de Paris dans la région.

La décision est prise d'une attaque le 26 octobre en direction du canal par Israël. Un ultimatum franco-anglais sera envoyé le 30 pour laisser aux soldats israéliens le temps d'arriver à proximité du canal. Le premier ministre israélien, Ben Gourion, acceptera alors les termes de cet ultimatum en faisant reculer ses troupes de 15 km. La RAF et l'aviation française pilonneront les aérodromes égyptiens à partir du 31 et le corps expéditionnaire débarquera le 5 novembre, soit le jour de l'élection présidentielle américaine.

Pour cette opération, les deux puissances coloniales européennes n'ont pas consulté les Américains et encore moins les soviétiques. "Cette opération délirante, dont n'importe quelle personne douée de bon sens se demande aujourd'hui comment des hommes responsables ont pu la rêver, la mettre sur pied, puis l'entreprendre", écrivait Jean Lacouture à son propos dans sa biographie de Mendès France.

Le film des événements

Moshe Dayan (bandeau sur l'oeil) parmi les troupes israéliennes (Sinaï 1956) AFPLe 29 octobre 1956, Israël envahit la Bande de Gaza et le Sinaï et atteint rapidement la zone du canal. Le Royaume-Uni et la France proposent d'occuper la zone et de séparer les belligérants. Nasser, dont la décision de nationalisation du canal avait été accueillie avec enthousiasme par la population égyptienne, rejette la proposition . Le 31 octobre, la France et le Royaume-Uni entament une vague de bombardements sur l'Égypte afin de forcer la réouverture du canal.

Les grandes puissances interviennent.

Le débarquement franco-anglais  "poussa la crise à son paroxysme. L'Union soviétique, qui réprimait brutalement le mouvement révolutionnaire en Hongrie et qui cherchait à détourner l'attention de la communauté internationale, menaça d'intervenir dans les hostilités, voire de riposter contre Londres et Paris à l'aide d'armes de destruction massive. Les renseignements obtenus secrètement selon lesquels les forces soviétiques se concentraient en Syrie afin d'intervenir en Égypte alarmèrent les Américains, convaincus par les événements de Hongrie que les dirigeants soviétiques étaient sujets à un comportement impulsif. Par mesure de prudence, Eisenhower demanda au ministère de la défense de se préparer à la guerre. La croisée du conflit arabo-israélien et de la décolonisation avait déclenché un affrontement entre l'Est et l'Ouest lourd de menaces",  rappelle M. Peter Hahn professeur d'histoire de la diplomatie à l'université d'État de l'Ohio .

"Le gouvernement des Etats-Unis croit qu'il est possible par des moyens pacifiques Eisenhower menaçant ? (photo AFP prise avant son élection à la Maison blanchede parvenir à une solution qui rétablirait les conditions de l'armistice entre l'Egypte et Israël, de même qu'à un règlement équitable du problème du canal de Suez (...). Cette action  a été la conséquence d'une erreur (...). Nous n'acceptons pas l'usage de la force comme un moyen sage et approprié pour le règlement des conflits internationaux (...). Les Etats-Unis n'ont été consultés en aucune façon à propos d'aucune phase des actions ainsi engagées (...) et ils n'en avaient pas été informés à l'avance", affirme très clairement le président américain Eisenhower le 2 novembre 56, à quelques jours de sa réélection à la Maison blanche.

Moscou se fait encore plus précis. "Je dois vous déclarer que la guerre que la France et l'Angleterre, utilisant Israël, ont déclenchée contre l'Etat égyptien, est grosse de conséquences extrêmement dangereuses pour la paix générale. Les villes et les villages égyptiens sont soumis à des bombardements barbares. Le sang d'hommes totalement innocents est répandu (...).Le gouvernement soviétique est pleinement résolu à recourir à l'emploi de la force pour écraser les agresseurs et rétablir la paix en Orient," affirme le maréchal Boulganine, président du Conseil des Ministres soviétique, dans une lettre à Guy Mollet et Anthony Bateau coulé par les Egyptiens dans le canal après l'intervention franco-anglaise (Nov 56) AFPEden le 5 novembre 1956.

Les menaces soviétiques et l’attitude des Etats-Unis (qui lança une opération contre la Livre Sterling) obligent Paris et Londres à stopper leurs opérations dès le lendemain de leur débarquement. L'Assemblée Générale de l'ONU met en oeuvre la résolution 377, prévoyant l'intervention de la FUNU (Force d'Urgence des Nations unies) dont le but est de remplacer les forces franco-britanniques à partir du 15 novembre afin de restaurer la paix ; ce fut la première opération de ceux que l'on allait appeler les Casques Bleus.

Les forces anglo-françaises quittèrent la région en décembre 1956 et les forces israéliennes le Sinaï en mars 1957.

Et pendant ce temps là à Budapest

Arrivée de 'casques bleus' norvégiens dans la zone du canal (novembre 1956) AFPSi Israël est obligé de rendre le Sinaï,  l'état hébreu obtient la présence d'observateurs des Nations-unies à Gaza et à Charm el Cheik (sur le golfe d'Aqaba) et ainsi une garantie sur la liberté de navigation dans le golfe. En revanche, la Grande-Bretagne et la France voient leurs positions dans la région irrémédiablement compromises.

En France, l'opération affaiblit encore un peu plus le gouvernement Guy Mollet et la IVe République. Londres abandonna quasiment toute ambition internationale se rangeant définitivement derrière les Etats-Unis.


L'intervention, conçue pour juguler la poussée nationaliste et rétablir l'ordre franco-britannique, aboutit en fait à l'éclipse totale des vieilles puissances coloniales au profit des deux Grands. "Nasser, en revanche, sortit grandi aux yeux des peuples arabes pour avoir défié des empires européens et survécu à l'agression militaire d'Israël. Les États qui restaient pro-occidentaux dans la région semblaient vulnérables aux soulèvements d'inspiration nassérienne", estime  Peter Hahn.

Le Moyen-Orient devient le champ clos de la guerre froide : pays arabes soutenus par l'URSS et Israël par les USA qui aida aussi à de nombreuses reprises tous les états menacées de tomber dans l'autre camp. C'est de cette époque que date la politique interventionniste des USA dans cette région. 

L'affrontement est-ouest dans la région sur fond de conflit arabo-israélien durera jusqu'à la fin des années 70-80.

Autre conséquence, alors que le monde a les yeux tournés vers le Proche-Orient, l'URSS réprime (l'armée rouge entre à Budapest le 4 novembre 1956) l'insurrection hongroise dans une quasi indifférence.

Pierre MAGNAN
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